Big Brother is watching you

Quand on défend les libertés, on est souvent accusé, à tort, de crier « au loup ». Souvent, quand on cherche l’image qui illustrera nos arguments, on pense à 1984 d’Orwell. Souvent, aussi, on s’entend répondre qu’on exagère.
Oui mais voilà, quand c’est un grand quotidien national, qu’écris-je, quand c’est le journal dit « de référence » qui s’empare du sujet des libertés fondamentales, on ne peut s’empêcher de penser « Eh bien… C’est ce que je disais… » Et ça n’en fait que plus froid dans le dos. Alors que les députés achevaient l’examen du projet de loi Hadopi 2, la CNIL a publié son avis sur le projet de loi Loppsi II. Et cet avis d’être repris par Le Monde dans un éditorial bien nommé : « Cyber Brother ».

« “Big Brother vous regarde.” Le cauchemar totalitaire décrit, en 1948, par George Orwell dans 1984 n’est pas encore une réalité. Mais on assiste à une extension du profilage des citoyens, très inquiétante au regard des libertés. Les logiciels-espions de la police se banalisent. Cyber Brother s’installe chez vous, dans notre vie privée. Le projet de loi d’orientation et de programmation pour la performance de la sécurité intérieure (Loppsi II), qui sera débattu en fin d’année, va permettre à la police, dans le cadre d’une information judiciaire et “sans le consentement des intéressés”, d’accéder à “des données informatiques, de les observer, les collecter, les enregistrer, les conserver et les transmettre”. Pas moins. »

Pour lire la suite, rendez-vous sur le site du Monde

Et Le Monde de conclure son éditorial : « Où est la limite à ces intrusions dans la vie des Français ? Nous sommes prévenus : Big Brother est là, tout près. »

Cet éditorial fait écho à un article, dans ce journal, intitulé « Les logiciels-espions de la police inquiètent les gardiens des libertés » et qui revient largement sur l’avis très inquiétant rendu par la CNIL. À lire absolument, donc.

« I was born in 1984 »

On peut lire sur le site tehranbureau.com un témoignage poignant, en anglais, d’un Iranien de la génération K, au cœur du grand mouvement que nous connaissons actuellement. J’en propose, ici, une traduction personnelle en Français.

Je suis né en 1984, au milieu d’une guerre terrible qui a dévasté mon pays. Je suis né entre deux nuits de bombardements. Je suis né dans le rationnement, le désespoir et la privation. Je suis né alors que des jeunes vies périssaient au front. Mon père m’a dit plus tard que quand je suis né, en 1984, l’atmosphère était semblable à celle du 1984 d’Orwell. Mais ma naissance a effacé, dans l’esprit de mes parents, les évènements moroses de la guerre et 1984 est devenu un signe d’espoir, un espoir pour le futur ou, comme mon père le disait alors, « un avenir meilleur à vivre pour mon enfant ».

Mes parents ne sont pas les seuls dans ce cas. Durant le baby boom, de 1983 à 1986, des millions d’enfants comme moi ont vu le jour, des millions de bouches à nourrir, des millions de miracles à chérir. Une nouvelle génération était née, une génération qui témoigne de l’héritage laissé par ses parents, ses ancêtres, un héritage principalement composé d’une chose : la « République Islamique ».

Par la suite, dans nos écoles, à la télévision, dans les livres et les journaux, ils nous ont dit qu’avant vivait un tyran qui dirigeait le pays d’une main de fer, et que l’insoumise et courageuse nation d’Iran s’était levée pour s’opposer au régime et le renverser, mettant en place trois choses : « Esteghlal, Azadi, Jomhouri Eslami ».

Indépendance.

Liberté.

République Islamique.

Nous étions fascinés par les récits héroïques des jeunes étudiants qui se sont sacrifiés pendant la guerre pour le bien de la société, parfois dès l’âge de treize ans. Nous étions convaincus de vivre une Utopie, mais l’illusion n’a duré que quelques années. Jusqu’à ce que l’innocente et naïve génération de 1984 ait grandi pour devenir les jeunes femmes et les jeunes hommes de l’Iran, la fameuse troisième génération de la révolution.

Face aux dures réalités de la vie, nous avons rapidement réalisé que notre monde était bien loin de l’Utopie qu’on nous dessinait. C’était plutôt une Dystopie où nous devions nous battre pour chaque droit, chaque liberté. Vous nous avez refusé tant de choses.

Un jour, dans cet âge sombre, un homme avec les qualités d’un héros s’est révélé, qui voulait guider cette génération hors de la Dytopie dans laquelle elle était empêtrée. Son nom était Mohammad Khatami. Pourtant, il s’est avéré qu’il n’était pas le héros tant attendu, et qu’il n’avait pas les capacités ou le désir de nous sortir de là. Pour être juste, les choses ont commencé avec l’évolution vers le progrès et la modernisation ; il y avait une faible partie de droits et de libertés, mais cela n’allait pas du tout au rythme attendu par les jeunes impatients de la troisième génération.

Ainsi a chuté un héros, et quatre années d’Ahmadinejad s’engagèrent alors.

À la fin de ces quatre années, nous avions désespérément besoin de changement. L’espoir a été matérialisé par Mir Hossein Mousavi, qui se trouve avoir été premier ministre en 1984. Mais les dirigeants totalitaires de cette Dystopie s’en sont occupé et ont écrasé cette dernière lueur d’espoir.

Dans La Vie de Galilée de Brecht, un élève de Galilée l’accable de cette phrase : « Malheureux le pays qui n’a pas de héros. »

« Non. Malheureux le pays qui a besoin de héros. », répond-t-il avec sagesse.

Ma génération est lasse de la désillusion, fatiguée d’être déçue. Nous refusons d’accepter le statu quo et nous nous élevons contre ce régime. Je ne sais pas vraiment combien de temps il vont mettre pour écraser notre résistance mais pour l’instant, on se débrouille plutôt bien. Nous restons mobilisés même si nos frère Basij, nos frères policiers tuent leurs semblables, assassinent des Iraniens. Nous restons mobilisés même si vous nous battez avec des clubs et des bâtons, même si vous essayez de nous étouffer avec vos gaz lacrymogènes.

Une grande nation refuse de succomber si facilement.

Hier, dans l’importante foule qui revenait de la zone de combats avec ses blessures, sa colère et sa tristesse, j’ai aperçu un vieil ami à moi.

« Bienvenu en 1984 », m’a-t-il dit, plein d’angoisse.

Je l’approuvai d’un signe de tête ; la boucle était bouclée.

Il a ajouté : « Nous devons faire face à une police anti-émeutes sanguinaire, main dans la main, comme dans la chanson Brothers in Arms de Dire Straits. »

C’est à cet instant que j’ai compris pourquoi les révolutionnaires Français ont ajouté « Fraternité » à leur devise.

« Liberté, Égalité, Fraternité. » [NdT : En Français dans le texte], bien sûr.

Copyright © 2009 Tehran Bureau

Mettre en place un proxy squid pour aider les Iraniens

Mise à jour importante : Entre la publication de ce billet et la situation actuelle, le gouvernement iranien essaie bien sûr de tout faire pour empêcher l’utilisation de proxies. Les ports par défaut sont donc inopérants, il faut en changer dans le fichier de configuration (ligne http_port 3128 à changer).
Des outils ont été mis en place pour, d’une part, tester votre proxy et, d’autre part, l’envoyer à Austin Heap.
Vous pouvez aussi utilisez ce fichier de configuration « idéal » proposé par Austin sur son site.

À la suite et en complément du petit état des lieux que j’ai publié la nuit dernière, je vous propose une traduction et une adaptation à Ubuntu du tutoriel de Austin Heap. Le but est d’installer un proxy squid, accessible aux Iraniens, afin qu’ils contournent la censure et soient moins visibles.

  • Il faut en premier lieu installer squid, en cliquant sur le lien ou via : sudo apt-get install squid,
  • Ensuite, nous allons éditer le fichier de configuration pour l’adapter à nos besoins. Ouvrez-le, par exemple, en console : sudo nano /etc/squid/squid.conf,
  • Recherchez, dans ce fichier (avec Ctrl+W si vous l’avez ouvert avec nano), la ligne contenant « http_access deny all », et remplacez-la par « http_access allow all »,
  • À la fin du fichier, rajouter les deux lignes suivantes ;
    • access_log none
    • cache_store_log none
  • Enfin, redémarrez squid avec : sudo /etc/init.d/squid restart.

Par défaut, le port est 3 128. Communiquez ensuite l’adresse et le port du proxy à @austinheap (ou par mail).

Et puisque c’est la saison du Bac de Philo, petite parodie pour finir sur une note d’humour des sujets de la filière S :

  • Est-il absurde de désirer une réélection ?
  • Y a-t-il des sites auxquels aucun Iranien ne peut se connecter ?
  • Commentaire de texte, un extrait de De la démocratie en Iran.

Jusqu’où Iran nous ?

Les élections iraniennes des derniers jours sont contestées, parce que contestables. Depuis ces élections, les manifestations sont durement réprimées, les informations difficiles à avoir et pour cause : les journalistes étrangers sont réellement empêchés de travailler. De plus, les opposants au régime sont arrêtés, quand ils ne sont pas tous simplement assassinés, et risquent comme l’a rappelé ce matin un procureur iranien la peine de mort. C’est une véritable honte, un gigantesque scandale. Ce pays qui n’était pas un modèle de démocratie a clairement basculé dans un négationnisme libertaire. Nous pouvons aider les iraniens, nous le devons. Nos actes auront certes un faible impact, mais nous n’avons pas le droit de laisser un gouvernement bafouer de la sorte les libertés fondamentales et les droits de l’Homme : aujourd’hui et dans les temps qui viennent, nous sommes tous des Iraniens.

De drôles d’élections…

Sur le fond, et au fil des jours, il apparait de plus en plus clairement qu’il y a eu fraude, les élections ne se sont en tout cas pas tenues de façon transparente.
Il est d’abord étonnant que les résultats, dans les fiefs de Moussavi, lui soient aussi peu favorables, de même que le fort score d’Ahmadinejad à Téhéran, ville progressiste, est peu crédible. Les résultats des élections ne correspondent absolument pas aux attentes, ni à la géographie électorale de l’Iran, même s’il faut bien admettre que ce ne sont pas là des preuves solides. Ces informations participent cependant à faire douter les Iraniens et la communauté internationale.
Il y a plus étonnant ; la façon dont ont été « comptées » les voix. Au fil des annonces, les pourcentages sont restés les mêmes. Voilà le tableau des vagues successives de résultats annoncés :

Vague # Moussavi Ahmadinejad
1 2 955 131 7 027 919
2 4 628 912 10 230 478
3 6 575 844 14 011 664
4 7 526 117 15 913 256
5 8 124 690 16 974 382
6 8 929 232 18 302 924

elections_truqueesLe coefficient de détermination est quasiment égal à 1 ; il vaut 0,999 5, c’est-à-dire que les scores de Moussavi et d’Ahmadinejad évoluent ensembles de manière quasi-linéaire : pour chaque voix qu’obtient Moussavi, Ahmadinejad en obtient près de 2 (1.9 pour être un peu plus précis). Cette quasi-perfection mathématique et statistique n’est absolument pas réaliste, et accrédite fortement la thèse de la fraude.
Toujours en lien avec le comptage des voix, que penser de l’image ci-contre, qui représente deux captures de la télé iranienne, à quelques heures d’intervalle ? Le troisième candidat, qui avait 633 048 voix le matin, à 9H47, n’en a plus que 587 914 en début d’après-midi, à 13H53 !
On peut aussi s’interroger sur la procédure elle-même : pour voter, il faut écrire le nom du candidat choisi sur le bulletin. Le souci c’est qu’en Iran 20,6 % de la population est analphabète, et doit donc demander de l’aide, par exemple, à un « gardien de la révolution » qui peut aider à bien voter… Et je ne parle pas même des urnes mobiles, hors de tout contrôle si ce n’est celui des « gardiens de la révolution », qui contenaient près de 7 millions des voix…
Et puis, comment le Ministère de l’Intérieur, qui a repoussé l’heure de fermeture des bureaux à 22 heures en raison de l’affluence, peut-il annoncer Ahmadinejad vainqueur dès 21H30 ?
Enfin, est-il normal que dans une trentaine de villes iraniennes, le taux de participation dépasse 100 % ?
Les élections ont, à mon sens, clairement été truquées.

Une presse et des opposants muselés

Mais le pire est bel et bien l’oppression terrible qui a suivi ce scrutin : une véritable chape de plomb s’est abattue sur l’Iran.
Dès les premières manifestations, les autorités iranienne ont clairement empêché les journalistes étrangers d’exercer leur profession en les renvoyant dans leurs pays ou, pour ceux qui restaient malgré tout, en leur interdisant de filmer ou de photographier quoi que ce soit et, maintenant, en les obligeant à rester dans leurs bureaux. Il faut dire que les manifestations pro-Moussavi ont rassemblé et rassemblent encore des centaines de milliers d’Iraniens, voire des millions, et encore plus les soutiennent à travers le monde. Ces manifestations sont très durement réprimées ; dans le sang (certaines images peuvent choquer). Depuis le début des manifestations, ont dénombre au moins 7 morts et de très nombreux blessés plus ou moins grave, sans compter les interpellations. Les milices de l’État tirent sur la foule, et tuent, comme le montrent les vidéos que les manifestants produisent eux-même, puisqu’ils sont aussi obligés de se substituer à une presse muselée ou muette.
Hier matin, les journaux iraniens ont - enfin - évoqué ces manifestations, pourtant immenses, en mettant en vis-à-vis une autre photo d’une contre-manifestation pro-Ahmadinejad organisée par le pouvoir, photo truquée (mais Ahmadinejad a l’habitude) puisqu’elle n’a pas tout à fait eu le même succès que la vraie révolte :

Photo iranienne truquée

Mais malgré les violentes répressions, la mobilisation continue et ne cesse de prendre de l’ampleur ; malgré les menaces de mort proférées par les autorités, la révolte gagne tous les Iraniens, même les footballeurs (et le football, en Iran, tient une place très importante).
Internet est une véritable bulle d’air pour les opposants et Twitter un des lieux d’informations privilégiés, mais déjà, on apprend que des utilisateurs de ce service sont arrêtés, que le net iranien est lourdement censuré.

Nous devons les aider !

Il y a plusieurs moyens d’agir. Face au courage que déploient les manifestants, nos moyens d’actions à nous, derrière nos écrans, sont certes ridicules, mais s’ils peuvent contribuer à aider, ne serais-ce que de manière infime, nous devons le faire.
Pour les utilisateurs de Twitter, il est en premier lieu assez intéressant de changer le fuseau horaire et la location pour, respectivement, GMT+3H30 et une ville iranienne comme Téhéran, et ce afin de noyer les vrais Iraniens dans une masse importante d’utilisateurs et rendre ainsi plus complexe le travail du gouvernement qui, comme je l’ai dit tout à l’heure, interpelle encore et toujours les opposants, y compris les utilisateurs du service de micro-blogging qui est, littéralement et heureusement, noyé sous les informations et commentaires.
Il est encore plus intéressant de configurer un proxy squid et de le communiquer, via DM Twitter, @austinheap ou @ProtesterHelp.
Ces moyens d’actions, et d’autres, sont recensés aux adresses suivantes ;

Au-delà de l’aide logistique que nous pouvons apporter via, par exemple, un proxy, il faut absolument faire connaître au monde le réalité des répressions que subissent, actuellement, les opposants Iraniens. Au-delà de toute considération politique (Ahmaninejad n’est pas un saint, pas plus que Moussavi, même si les deux ne sont pas tout à fait les mêmes, n’en déplaise à Obama), c’est pour les Libertés que nous devons, autant que faire se peut, les aider. Les droits de l’Homme doivent s’appliquer partout, même en Iran.

« La décision »

Geekscote strip #115Je lisais un des 188 contes à régler de Sternberg tout à l’heure quand j’ai repensé aux élections américaines, et plus précisément aux machines à voter.
Des machines pour voter, j’ai toujours trouvé ça débile, encore plus depuis la victoire contestable de Bush face à Al Gore. Justement, le conte de Sternberg parlait d’une machine de ce genre ;

« Dans cette importante entreprise, les demandeurs d’un emploi, modeste ou exigeant au contraire de réelles capacités, avaient exclusivement affaire à un seul ordinateur.
Qui les questionnait, les psychanalysaient, leur faisait passer des tests, les piégeaient et les soupesaient, examinant à la loupe toutes les facettes de leur profil de futur employé.
Il fallut attendre plusieurs années avant de comprendre que les décisions finales, définitives, de refus ou d’engagement, l’ordinateur les avait toujours jouées simplement à pile ou face. »
– Sternberg, « La décision », 188 contes à régler
(La citation est courte hein, je viole pas le copyright… enfin, j’espère ;) )

C’est ça qui m’a fait songer aux machines à voter. En fait, je m’inquiète de savoir si le drame de 2001 peut se reproduire et conduire Mc Cain au pouvoir (même s’il faudrait dans ce cas bien plus qu’une fraude). Apparemment, d’après cet article du Nouvel Obs : « erreurs de programmation, problèmes informatiques divers ou encore inexpérience des utilisateurs ont eu raison des machines à voter électroniques aux États-Unis ». La nouvelle semble bonne, même si on apprend à la suite de l’article que ce sont tout de même 43 % des électeurs qui se retrouveront face à ces machines liberticides. Et puis, il n’y a pas que les USA : dois-je rappeler que notre pays lui-même impose de plus en plus ces ordinateurs tout-puissant (alors même que les États-Unis tendent à les supprimer) ?
Je ne suis pas « technophobe », loin de là, mais les machines à voter me choquent autant que les télécrans d’Orwell. Peut-être que, dans des années, on aura compris que les élections sont toujours jouées simplement à pile ou face… avec une pièce pipée.

Geekscote strip #50

Les images qui illustrent ce billet sont sous licences Creative Commons (Attribution-Share Alike 3.0 pour la première, Attribution-Share Alike 2.0 pour la deuxième). Elles ont été réalisées par l’excellent nojhan (nojhan@gmail.com) et sont disponibles, parmi tant d’autres, sur Geekscottes.